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  • Milena

Meurtre à la bisaiguë sur fond de guerre civile

Quand un outil de taillandier se retrouve au sein d’une affaire criminelle sur fond de révolution au XIXème siècle...

Ça se passe à Clamecy en décembre 1851 suite au coup d’état de Louis-Napoléon Bonaparte.


outil de charpentier bisaiguë
Outil de charpentier : bisaiguë qui fait plus d'un mètre de long

Relatons un peu le contexte de l’époque avant d’évoquer cette affaire criminelle. Le 2 décembre 1851, Louis-Napoléon Bonaparte alors président de la deuxième République française entame un coup d’Etat. En effet il dicte 6 décrets qui lui permettront de rester au pouvoir alors que la Constitution de la deuxième république l’interdit de se représenter à la fin de son mandat. Il établit in fine, un régime présidentiel autoritaire.(on parle bien de 1851 hein...)

 

Les républicains dans les bourgades autour de Paris entament une résistance en prenant les armes et marchant vers les chefs-lieux.

C’est ce qui se passe à Clamecy petite ville de la Nièvre, vers laquelle se dirigent de nombreux révolutionnaires des campagnes environnantes.

Cette ville était scindée en deux camps qui se haïssaient et faisaient craindre une guerre civile au moindre débordement.

Il y avait le parti républicain, et le parti réactionnaire qui détenait l’autorité et la faveur de la bourgeoisie riche. Au lendemain du coup d’Etat de Napoléon, le procureur de la république « chef du parti de l’ordre » à Clamecy décida de faire arrêter et incarcérer les chefs du parti républicain.

La rumeur se propagea, et ce fut ce qui déclencha une véritable guerre civile qui démarra dans la ville et qui dura jusqu’au 8 décembre 1851. C’est lors de cet évènement que de tragiques meurtres furent commis. Un conseil de guerre eu lieu sur plusieurs jours à partir de fin janvier 1852 pour faire les procès des différents meurtres et « insurgés » cités. Je tombais par hasard sur celui commis à la bisaiguë.


Gravure en noire et blanc de la Place de la mairie Clamecy avec la tour de l'Eglise bordée de maisons d'habitation
Place de la mairie où commençèrent les échauffourées

« La province en décembre 1851 : étude historique » d’Eugène Tévot résume les faits ainsi :

« Les insurgés étaient devenus maîtres de la mairie de Clamecy. Surpris de leur facile victoire, ils croyaient la majeure partie de leurs adversaires à la caserne, et n’osaient encore les y attaquer. Plusieurs d’entre eux quittèrent la ville pour activer le mouvement des campagnes. Les autres se répandirent dans les divers quartiers, cherchant des armes et des munitions. Vers ce moment, s’accomplit un crime odieux, le plus inexplicable de ceux qui ensanglantèrent Clamecy.

L’un des citoyens les plus honorables de cette ville, M. Mulon, avocat, rentrait chez lui donnant le bras à une dame, madame Courot. M. Mulon était républicain (le comble, il fut tué par des républicains !) il avait été commissaire du gouvernement provisoire ; on le regardait comme un homme de talent ; il était généralement aimé et on ne lui connaissait pas d’ennemis personnels.

Il n’était qu’à quelques pas de sa porte lorsqu’un homme se détache d’un groupe d’individus que l’obscurité empêchait de reconnaître. Il s’approche de M. Mulon et lui enfonce derrière le crane une bisaiguë de menuisier.

M. Mulon pousse un cri, jette quelques paroles : « Que c’est lâche de frapper ainsi par derrière !... Oh que vous m’avez fait mal ! » Il chancelle, il tombe. Quelques minutes après il expiait. »

Le procès ne put condamner deux suspects jugés pour son meurtre car personne n’était en mesure de reconnaitre qui a porté le coup.

Les deux suspects furent néanmoins condamnés pour leur participation à « l’insurrection » et furent envoyés à la déportation (Cayenne ?)

Quelques années plus tard voici sur ce qui se disait sur ce meurtre:

« On raconte cependant à Clamecy qu’un insurgé déporté en Afrique aurait avoué à son lit de mort être l’assassin. Ce misérable, selon les uns, aurait frappé M. Mulon parce qu’il portait une redingote ; d’autres disent qu’il avait cru reconnaître un avoué de la ville, chaud réactionnaire, et n’avait frappé M. Mulon que par méprise ; d’autres enfin prétendent qu’une haine privée a poussé le bras de l’assassin. »


Ancienne carte postale montrant un monument aux morts en souvenir de l'insurrection de décembre 1851
Monument aux morts érigés 30 ans plus tard à Clamecy pour commémorer les évènements de décembre 1851

Pour ceux qui souhaitent lire une partie du procès, voici les détails qui ont été sélectionnés :

 

« Deuxième conseil de guerre de la 19ème division militaire séant à clamecy (Nièvre)

Présidence de M de Martimprey colonel du 65e de ligne

Audience du 31 janvier

[…]

M. le commissaire du gouvernement : permettez-moi messieurs d’esquisser en quelques traits les évènements déplorables dont Clamecy a été épouvanté. Depuis longtemps Clamecy était infesté des mauvaises doctrines qui tendaient au renversement de la société. Le voisinage de Paris, les relations fréquentes de Clamecy avec la capitale avaient été fatales pour cette dernière localité.

[…]

Les partisans du désordre entretenaient des émissaires sur la route de Paris pour être au courant des évènements. Dès qu’ils crurent qu’ils pouvaient compter sur la coopération de la capitale, les insurgés se portèrent dans le faubourg de Bethléem, leur quartier général ; de là ils marchèrent sur la prison pour délivrer quarante prisonniers politiques ; ensuite ils enfoncèrent les portes de l’église, montèrent au clocher pour sonner le tocsin (On avait enlevé le battant de la cloche ; un homme sonna le tocsin en frappant avec un marteau !) et pour faire feu sur le poste de la mairie, dont ils avaient projeté de s’emparer.

Une décharge est faite sur les gendarmes qui faisaient une patrouille et qui débouchaient sur la place de la mairie. Trois gendarmes tombent, l’un tué, l’autre mortellement blessé, un troisième moins dangereusement.

Les insurgés attaquent ensuite la mairie. Dans les troupes qui sont près de la porte se trouve Meunier, instituteur primaire, il tombe mortellement atteint d’une balle. Son assassin est désigné. Vous aurez messieurs à apprécier les circonstances qui l’ont fait découvrir.

Un homme honorable de cette ville, M. Mulon avocat, fut tué au bras d’une dame.

Tous les portes et celui de la mairie ayant été forcés, les insurgés s’installèrent à la mairie.

[…]

Ce fut dans la nuit du 7 au 8 décembre que les insurgés abandonnèrent la ville ; vers minuit, tous les postes furent évacués. […]

M. Le président : Maintenant amenez les accusés Sabatier et Guilleminot.

Les accusés sont introduits et placés entre deux fusiliers ; leurs défenseurs, Me Sonnié-Moret ; avoué, et Alapetête, avocat, se placent derrière le banc des accusés.

Sabatier et Guilleminot sont en blouse et dans une tenue qui annonce la détresse. 

Après l’appel des témoins, la lecture des pièces commence. Les accusés paraissent l’écouter avec la plus profonde attention. Toutes ces pièces sont relatives à l’assassinat de M. Mulon, avocat.

Lecture faite, Sabatier est interrogés.

M. Le président : Sabatier, levez-vous. Vous voyez sur cette table cette bisaigüe (outil de charpentier) : la reconnaissez-vous ? Est-ce celle qui a servi au crime ?

Sabatier : J’avais une bisaiguë de ce genre-là ; mais elle n’a pas servi au fait qu’on me reproche. M. Mulon était déjà frappé lorsque je l’approchai ; il fut frappé d’un petit instrument avec la main. Je dis à M. Mulon qui était alors derrière l’église (non loin de la mairie) : Ne craignez rien, vous n’aurez probablement pas de mal ; il y a plus de peur que de mal M. Mulon marchait toujours, et quand il perdit ses forcés, je m’offris pour le porter chez lui. L’accusé se livre ensuite à un récit insignifiant.

M. Le président  : Vous n’avez jamais dit la même chose depuis que vous avez été interrogé pour la première fois. Dans ce moment, vous vous livrez à un verbiage qui pourrait faire penser que vous voulez détourner l’attention de la question principale. Gendarmes, représentez la bisaiguë aux membres du conseil.

(Cet outil à des proportions fort grandes ; il a une douille dans laquelle on met le manche, une extrémité est faite comme une petite hache, l’autre extrémité est pointue et à biseau. L’instrument a plus d’un mètre de longueur.)

M. Le président  : il y a encore du sang à la petite extrémité.

Me Sonnié-Moret, défenseur de Sabatier : Pardon, il n’y a pas de sang. M. d’Arcy qui a fait un rapport, déclare qu’il n’en a pas remarqué.

M. Le président  : M. d’Arcy déclare qu’il a râclé une poussière qui ressemblait à du sang. Du reste, M. d’Arcy sera entendu. Accusé Sabatier, vous aviez d’abord nié vous être trouvé sur le chemin de M. Mulon ; maintenant vous dites que vous l’avez vu frappé. Il est étonnant que vous ne puissiez pas dire par qui il l’a été. Accusé Guilleminot, vous reconnaissez cette bisaiguë ?

Guilleminot : Oui monsieur, elle m’appartient ; c’est moi qui l’ai donnée à Sabatier.

M. Le président : vous a-t-il demandé à aller avec lui ? – R(épondant). : Non, Monsieur, il ne m’a pas dit de l’accompagner.

M. Le président : qui était avec Sabatier ? – R. Je n’ai vu personne.

M. Le président : Voyons, vous paraissez avoir plus de franchise que Sabatier, cela peut vous être de quelque utilité auprès du conseil. – R. Monsieur, je ne nie pas que je me sois trouvé aux barricades, mais j’ai été entrainé par force.

M. le commissaire du gouvernement : Est-ce par force que vous avez livré cet instrument ?

M. Le président : Non, il l’a déjà avoué. Nous allons entendre les témoins.

1er témoin : Mme Courot, femme de M. courot, notaire. (Cette dame était au bras de M. Mulon quand il a été frappé). Le témoin est vêtu de noir.

M. Le président : Vous étiez présente au moment où M. Mulon a été frappé – R ; J’étais au bras de M. Mulon quand nous fûmes entourés de cinq ou six hommes qui nous poussaient ; l’un deux donna un coup violent à M. Mulon ; je crus d’abord qu’il avait reçu un coup de poing. M. Mulon dit en se retournant : « Que c’est lâche de frapper un homme par derrière ! que vous m’avez fait mal ! »

M. Le président : Sabatier, levez-vous ; Madame, reconnaissez-vous cet homme ? – : Monsieur, j’ai dit que celui qui a frappé était de taille moyenne, comme cet homme. Lorsqu’il eut donné le coup, il se retira en arrière et se mit sur la ligne des autres pour se déguiser.

[…]

9ème témoin – M. Heulhard d’Arcy, médecin à Clamecy : Je fus appelé pour donner des soins au malheureux M. Mulon. Je trouvai la victime dans un état déplorable. Je voyais encore un artérion qui coulait faiblement en nappe ; J’allais chez moi prendre ce qui m’était nécessaire pour bander cette blessure ; mais au retour je ne trouvai qu’un cadavre. Je fus étonné de la forme de la blessure : mais ayant jeté les regards autour de moi, je vis qu’on me présentait une bisaiguë ; ce fut un trait de lumière pour moi. J’approchai la petite extrémité des lèvres de la blessure, et je vis qu’elles s’adaptaient parfaitement avec l’instrument ; je soulevai la plaie, elle allait en s’affaiblissant ; enfin la blessure était telle que cet instrument peut la faire. M. Mulon avait une grande quantité de sang dans la poitrine, et il est mort d’une hémorrhagie.

M. Le président : Sabatier, avez-vous quelque chose à pooposer, non seulement à cette déposition, mais à toutes celles que nous avons entendues ? – R. Non, Monsieur. Je dirai seulement que la blessure peut avoir été faite par un bec-d’âne (instrument de menuiserie).

D’ailleurs j’avais remis ma bisaiguë à un nommé Cazat, macon, bien avant que le meurtre eut été commis.

M. Le président : Pouvez-vous faire connaitre les hommes, qui ont porté M. Mulon chez lui ? – R. Si je les connaissais, je n’hésiterais pas à le dire, cela me rendrait un grand service dans ce moment.

M. Le président : Et vous, Guilleminot, qu’avez-vous à ajouter ? – R. Je n’ai pas remis la bisaiguë pour faire mal. Si j’avais prévu cela, je ne l’aurais pas donnée.

M. le commissaire du gouvernement persiste dans l’accusation : L’accusé Sabatier ne s’est débarrassé de son arme que parce qu’il sentait combien elle le compromettait. Il n’est pas bien établi que Guilleminot ait boulu armer un assassin en donnant la bisaiguë à Sabatier, mais il savait bien qu’il armait un insurgé.

M. Puja de la Fitol conclut à l’application des articles 87 et 91 du Code pénal aux deux accusés, comme ayant pris part à une insurrection, et en outre, à cause de la perpétration de l’assassinat de M. Mulon par Sabatier, il requiert contre ce dernier l’application des art. 296, 297, 302 et 304 du code pénal.

M. Le président : La parole est au défenseur de Sabatier.

Me Sonnié-Moret fait valoir en terminant qu’il n’y a que des présomptions contre son client, que personne de l’a vu, ne l’a reconnu parmi les individus qui entouraient M. Mulon. Sabatier est un ancien militaire, il n’est pas capable, dit le défenseur, de frapper lâchement un homme par derrière. Le conseil se souviendra, en délibérant, que Sabatier est pèe de famille et que des présomptions seules pèsent sur lui (L’accusé verse d’abondantes larmes.)

M. Puja de la fitol, commissaire du gouvernement : Les présomptions sont si fortes que pour nous, dans cette affaire, elles valent les déclarations les plus positives. Qui pouvait s’être servi de cette arme, sinon Sabatier, qui en était porteur, qui l’a abandonnée dès qu’elle a pu le compromettre ?

Sabatier se retranche derrière Cazot, auquel il prétend avoir remis la bisaiguë ; mais Cazot est absent, il est en fuite, et c’est pour cela que l’accusé invoque ce témoignage.

M. Le président : Accusé Sabatier, avez-vous quelque chose à ajouter ? – R. Non, Monsieur, rien.

M. Le président : Le défenseur de Guilleminot a la parole.

Le défenseur et le ministère public entendus, le présent déclare que les débats sont clos, et le conseil se retire dans la salle de ses délibérations.

Les accusés sont emmenés. Sabatier est très pâle, et parait profondément abattu.

Le conseil rentre en séance à six heures trois quarts, et rend un jugement qui condamne les deux accusés à la déportation dans une enceinte fortifiée.

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